Opinion. Plaidoyer pour l’urgence d’une nouvelle étape de décentralisation en Guadeloupe

JEAN-MARIE NOL *

La Guadeloupe, territoire aux enjeux complexes, se trouve à la croisée des chemins avec la mutation du monde.

Alors que les débats sur l’autonomie politique refont régulièrement surface, il apparaît de plus en plus clair que l’autonomie, en soi, n’est pas une solution miracle de nature à régler les problèmes et le mal développement de la Guadeloupe. Cependant, un consensus émerge parmi les observateurs et experts de la vie politique locale : la nécessité d’engager un nouveau processus de décentralisation notamment pour accompagner le changement de modèle économique. Cette démarche, loin d’être une simple réforme institutionnelle, constitue une réponse stratégique aux défis économiques, technologiques et sociétaux auxquels l’île est confrontée.

La décentralisation, par définition, vise à transférer des compétences de l’État vers des collectivités territoriales dotées d’une personnalité morale, d’une autonomie financière et de gestion. En responsabilisant les élus locaux, elle permet d’adapter les politiques publiques aux spécificités des territoires, une nécessité impérieuse pour la Guadeloupe dont les contraintes insulaires accentuent la vulnérabilité face aux chocs externes.

Les précédents actes de décentralisation en France, notamment les grandes lois de 1982 et l’« acte II » de 2003, ont amorcé ce processus. Mais à l’aune de la quatrième révolution technologique, un « acte III » de décentralisation apparaît indispensable pour anticiper les bouleversements économiques à venir.

Le contexte économique international ajoute à cette urgence. La fragilité actuelle de l’économie française, couplée aux incertitudes politiques croissantes et aux menaces commerciales internationales, expose la Guadeloupe à des répercussions potentielles alarmantes. La dépendance économique du territoire vis-à-vis de la métropole limite sa capacité à réagir face à une baisse des échanges avec la France.

La diversification des partenaires économiques s’avère complexe, accentuant la vulnérabilité de l’île. Pour s’affranchir de cette dépendance, il est crucial d’adopter une stratégie proactive visant à renforcer l’autonomie économique de la Guadeloupe. Et la décentralisation, en offrant aux élus locaux des leviers d’action accrus, pourrait jouer un rôle central dans cette dynamique.

Au-delà des aspects économiques traditionnels, la transformation numérique redéfinit les fondements de l’économie mondiale. L’émergence des technologies numériques ne se limite pas à la dématérialisation des biens et services : elle bouleverse les structures de production, redistribue les chaînes de valeur et modifie profondément les comportements des consommateurs et des producteurs.

La dématérialisation de l’économie, par exemple, redéfinit la notion même de valeur économique. Alors que la rareté constituait historiquement une source de valeur, l’économie numérique crée une abondance artificielle grâce à la reproduction quasi gratuite des biens immatériels. Cette mutation exige une relecture des concepts économiques classiques tels que l’offre, la demande ou la concurrence.

Dans ce contexte, les plateformes numériques transforment les marchés en instaurant de nouveaux écosystèmes économiques. Des entreprises telles qu’Amazon, Uber ou Airbnb ne se contentent pas de vendre des biens ou des services : elles orchestrent des interactions entre producteurs et consommateurs.

En Guadeloupe, où le tissu économique repose encore largement sur des modèles traditionnels, l’intégration de ces dynamiques numériques pourrait ouvrir de nouvelles perspectives économiques, notamment pour les petites et moyennes entreprises. Toutefois, pour saisir ces opportunités, les élus locaux doivent disposer des compétences et des ressources nécessaires pour accompagner cette transition.

La révolution numérique ne se limite pas à l’économie : elle redéfinit également le travail. L’automatisation, l’intelligence artificielle et la robotique promettent de libérer les individus des tâches répétitives. Mais cette évolution pose aussi la question de la disparition potentielle de nombreux emplois, notamment dans l’industrie, la logistique ou les services administratifs.

En Guadeloupe, où le chômage reste un défi majeur, l’enjeu est double : préparer la population aux nouveaux métiers liés aux technologies tout en accompagnant ceux qui pourraient être laissés pour compte. Une politique locale forte, appuyée sur une décentralisation accrue, permettrait de développer des programmes de formation adaptés et de soutenir les initiatives locales créatrices d’emploi.

L’autonomie économique, via la décentralisation, offrirait à la Guadeloupe la possibilité de mener des politiques plus adaptées en matière de développement économique, de logement, d’urbanisme ou de santé. L’objectif est clair : anticiper les transformations à venir et renforcer l’efficacité de l’action publique locale.

Cette ambition nécessite également que l’État français assume pleinement ses responsabilités financières. Décentraliser ne doit pas se traduire par un désengagement budgétaire, mais au contraire par un accompagnement permettant aux collectivités locales de disposer des moyens nécessaires pour agir.

Historiquement, la décentralisation française a toujours été marquée par un déséquilibre institutionnel, avec un État central exerçant une forme de tutelle sur les collectivités territoriales. Pour dépasser cette situation, il est impératif de renforcer le pouvoir d’agir des élus locaux.

Cela passe notamment par l’octroi de pouvoirs réglementaires, l’instauration d’une clause de compétence générale pour les communes, les départements et les régions, ainsi qu’une garantie constitutionnelle de compensation financière intégrale des transferts de compétence. Ces évolutions institutionnelles nécessitent une nouvelle loi organique qui offrirait à la Guadeloupe une réelle capacité d’action locale, notamment à travers des regroupements de communes favorisant des « coopérations locales choisies ».

Dans cette perspective, des propositions concrètes émergent. Fusionner les communes de Pointe-à-Pitre et des Abymes permettrait de revitaliser le centre-ville de Pointe-à-Pitre, aujourd’hui en déclin. De même, regrouper les communes de Basse-Terre, Baillif, Saint-Claude et Gourbeyre créerait un second pôle économique et administratif en Basse-Terre, équilibrant ainsi le développement entre Grande-Terre et Basse-Terre.

La suppression de deux des cinq établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) renforcerait également la cohérence administrative du territoire tout en maintenant l’organisation actuelle de la région et du département.

Enfin, une réforme constitutionnelle visant à fusionner les articles 73 et 74 de la Constitution française pourrait offrir à la Guadeloupe un statut sur mesure, permettant de concilier autonomie locale et solidarité nationale. Cette évolution institutionnelle offrirait au territoire une flexibilité accrue pour adapter les politiques publiques aux spécificités locales tout en garantissant les moyens financiers nécessaires à leur mise en œuvre.

En définitive, la décentralisation n’est pas simplement un enjeu institutionnel : elle constitue un levier stratégique pour construire une Guadeloupe plus résiliente, plus innovante et mieux préparée aux défis de demain. Face aux incertitudes économiques mondiales, aux transformations technologiques rapides et aux mutations sociétales profondes, il est temps d’engager cette nouvelle étape de décentralisation.

Plus qu’une réforme administrative, il s’agit d’une ambition collective pour donner à la Guadeloupe les moyens de son avenir.

« Ti poul suiv ti kanna yo mò néyé ».

Traduction littérale : Les poussins ont suivi les canetons, ils sont morts noyés.

Moralité  : Vivre en imitant les autres, mène à sa perte ou à celle de son identité.

*Economiste 

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