Haïti. Des bandits tuent et brûlent à Delmas comme à Tabarre

Les rares images obtenues et les récits collectés sont horribles.

A certains égards, les référents renvoient à des méga productions hollywoodiennes comme les   Les larmes du soleil ». Sauf que l’on n’est ni dans la brousse africaine ou à Boutcha, en Ukraine. L’horreur, enveloppée d’ordinaire, continue de se dérouler dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince.

A Delmas 30, Christ-Roi, Tabarre 25 et 27, dans la nuit du lundi au mardi 25 février 2025, comme des hyènes et autres fauves enragés, des hommes de la coalition de gangs Viv ansanm se sont jetés sur des résidents abandonnés à leur sort par des gardiens, brigades et policiers. Assoupis ou usés, ils n’ont pas pu empêcher le carnage. « Ils ont pris le quartier par surprise. Les membres de la brigade de vigilance étaient en train de se reposer quand les malfrats ont fait une intrusion à la cloche de bois dans la zone. Ils ont commencé par égorger des riverains à l’arme blanche pour ne pas éveiller de soupçons. Après, ils ont fait usage de leurs armes à feu », a résumé une rescapée au Nouvelliste. 

« Nous n’avons pas dormi depuis avant-hier parce que tout le monde paniquait », a déclaré Alex Josué, un habitant du quartier, qui pense qu’une quinzaine de personnes ont été tuées.

« J’ai un ami qui vend de la viande au marché de Delmas 30. Ils l’ont brûlé devant son enfant », a-t-il ajouté. « Une femme qui vivait tout près de chez moi a été emmenée avec son enfant et ils les ont brûlés. Je ne sais pas si je dois monter ou descendre, aller à gauche ou à droite », ajoute Josué. « Partout où les gangs vont, nous courons », a-t-il confié à l’agence Reuters.

« Il y a des morts. Le RNDDH n’a pas de chiffres pour le moment », a confié le directeur exécutif de cette organisation de défense des droits humains, Pierre Espérance.  

« On est là, stressée, la peur au ventre », a confié une résidente de Delmas 32. Sur le qui-vive comme des habitants de Delmas 40 B, rue Marcadieu, elle voit avancer la terreur, son spectre et contemple avec impuissance et résignation son jour. Celui où elle devra fuir. 

Un peu plus au Nord, à Tabarre 25, les rafales d’armes automatiques ont été signalées. Cette fois, il y aurait une quinzaine de morts, selon une source interrogée par Le Nouvelliste. Si là encore il est difficile de vérifier les faits de manière indépendante, une vidéo a circulé montrant trois personnes baignant dans leur sang. Deux hommes et une femme. 

Des bandits tuent, incendient à Delmas 30 et à Tabarre. «Ils tuent aveuglément. Je ne sais pas. Si cela continue, on devra fuir le pays par la mer », a poursuivi notre source. Elle souligne que les attaques simultanées, en plusieurs points de la zone métropolitaine de Port-au-Prince, visent à disperser et à affaiblir les capacités de réponses de la PNH. 

Ces scènes de détresse, de cadavres abandonnés, de maisons incendiées, de personnes fuyant pour sauver leur peau interviennent dans un contexte de dissension  au sein du Conseil supérieur de la police nationale (CSPN). Le Premier ministre n’aurait plus aucune confiance en son chef de la police. 

Ces nouvelles attaques des gangs interviennent à un moment où il y a des petites manœuvres politiques alors que l’on s’approche de la rotation de la présidence au CPT. Les  autorités s’occupent de leurs affaires, pensent au confort des fauteuils dans une maison en feu. 

Mi-janvier, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres avait partagé ses craintes d’un effondrement catastrophique des institutions de sécurité en Haïti. « Le fonds d’affectation spéciale pour la Mission n’est doté que de 101,1 millions de dollars. Il en faut bien plus. (…) Le temps presse. Tout retard supplémentaire ou toute lacune opérationnelle dans la fourniture d’un soutien international à la police nationale, que ce soit dans le cadre de la Mission ou de l’assistance bilatérale, fait courir le risque d’un effondrement catastrophique des institutions nationales de sécurité », avait écrit Antonio Guterres dans son rapport au conseil de sécurité de l’ONU, le 15 janvier 2025.

« Les gangs pourraient ainsi s’emparer de l’ensemble de la zone métropolitaine, ce qui entraînerait l’effondrement complet de l’autorité de l’État et rendrait impossibles les opérations internationales dans le pays, y compris celles visant à aider les populations dans le besoin. Nous devons nous empresser de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter un tel scénario », a appelé le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres qui avait « exhorté » « une nouvelle fois la communauté internationale à fournir d’urgence un soutien financier supplémentaire pour assurer le maintien de la Mission et la réalisation de ses objectifs. »

Le secrétaire général de l’ONU avait tiré la sonnette d’alarme bien avant le massacre de Kenscoff fin janvier, avant le carnage du 24 février. Mais Leslie Voltaire, en interview avec France 24 avait pris le contre pied des préoccupations exprimées par le secrétaire général de l’ONU. « Je ne pense pas qu’il ait raison », a répondu Leslie Voltaire aux craintes d’effondrement « catastrophique des institutions nationales de sécurité » exprimées par Antonio Guterres, dans un contexte de contrôle de 80 % de Port-au-Prince par les gangs, de multiplication des massacres, de sous financement de la MMAS. « Je pense qu’avec l’annonce du secrétaire d’Etat américain Marco Rubio sur la poursuite du financement de la MMAS, on a eu un apport de 200 hommes en plus, de 80 salvadoriens et de 150 guatémaltèques. La police va refouler les gangs et on va arriver à les isoler. On nous avait promis 2 500 troupes. Nous sommes en train de former des militaires et des policiers. Il y a trois semaines, on a eu la graduation de 739 policiers. On a un apport en matériel létal des Etats-Unis et de la France », avait  dit Leslie Voltaire. 

« Je pense que les gangs sont en train de reculer sur certains fronts. Ils attaquent sur d’autres fronts mais je pense qu’on va avoir une sécurité beaucoup plus prononcée dans la zone métropolitaine », avait renchérit le président du CPT, Leslie Voltaire.

« Les gangs ont reculé sur Delmas 2, dans l’Artibonite. Ils attaquent sur d’autres fronts. Et en plus, non seulement on a 8 000 policiers, un millier deux cents soldats. Maintenant la force multinationale va augmenter », avait aussi affirmé le président du CPT, Leslie Voltaire, soulignant que « l’effectif n’est pas suffisant ». « On est en train de faire du lobby pour augmenter les effectifs », avait indiqué le président Leslie Voltaire. 

M Voltaire qui doit passer la main comme président du CPT a été rattrapé par la réalité des faits qui montrent qu’il vit dans une  autre réalité, presque à la frontière de la fiction. Entre-temps, l’usure des forces de sécurité, l’absence de plan, d’une stratégie globale inquiète. Mais il est une certitude que l’incapacité constatée des uns et des autres se paie au prix fort. Par des populations qui flirtent quotidiennement avec la mort.    

L’alerte d’agence de l’ONU face
à « vague de brutalité extrême »  

Des agences onusiennes, des ONG et des bailleurs de fonds ont tiré la sonnette d’alarme face à « une vague de brutalité extrême » depuis fin janvier en Haïti, où les habitants de la capitale Port-au-Prince continuent à fuir la violence des gangs, peut-on lire dans une dépêche de l’AFP.

« Des familles entières ont été brutalement anéanties dans leurs foyers, tandis que d’autres, incluant des enfants et des bébés, ont été abattues pendant qu’elles tentaient de s’échapper », a écrit dans un communiqué publié lundi ce regroupement de différentes organisations dont des agences de l’ONU.

« Nous sommes profondément alarmés et consternés par l’intensité inacceptable et inhumaine de la violence qui s’abat sur Haïti, une vague de brutalité extrême qui, depuis la fin janvier, a entraîné de nombreuses pertes en vies humaines » et le déplacement de plus de 10.000 personnes, a ajouté encore le regroupement.

Ce dernier a appelé « toutes les parties impliquées dans ces violences à rompre ce cycle de terreur et à mettre fin à cette spirale incontrôlée. »

« Ils ont incendié notre maison avec mon père à l’intérieur. C’est cruel », s’est ému, auprès de journalistes, un habitant qui a réussi à fuir la zone (Delmas 30) et se réfugier dans un autre quartier.

« Les bandits nous ont attaqués par surprise. Les membres de la brigade de vigilance étaient en train de se reposer vers 4h du matin quand l’attaque est survenue », a témoigné une autre résidente auprès de l’AFP, expliquant qu’elle avait dû fuir avec ses enfants.

Policier kényan tué

Malgré l’arrivée de quelque 1.000 policiers issus de six pays en Haïti, selon un décompte de l’AFP, dans le cadre de la mission multinationale de soutien à la sécurité (MMAS), les attaques des gangs ne semblent pas avoir faibli. Ils contrôlent 85% de la capitale, d’après l’ONU.

Un policier kényan, blessé par balles à la suite d’une attaque dimanche par « des membres présumés de gangs », a succombé à ses blessures, a rapporté la police kényane.

Lundi, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a affirmé que les autorités étaient « en guerre » contre les gangs.

« Nous nous engageons sans répit pour permettre à la police, à l’armée et à la MMAS de mettre les gangs hors d’état de nuire », a-t-il promis lors d’une prise de parole pour marquer ses 100 jours à la tête du gouvernement.

Au moins 5 601 personnes ont été tuées par la violence des gangs en Haïti l’an dernier, soit mille de plus qu’en 2023 selon l’ONU.

Plus d’un million de personnes sont déplacées, soit environ trois fois plus qu’il y a un an, a indiqué l’Organisation internationale pour les migrations.

Source : Le Nouvelliste (Jean Daniel Sénat et Roberson Alphonse)

Lien : https://lenouvelliste.com/article/253692/des-bandits-tuent-et-brulent-a-delmas-comme-a-tabarre

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